mardi 8 mai 2007
Le folklore matinal
Par Marie-France, mardi 8 mai 2007 à 08:45 :: Mes moments épicés
30 minutes, c’est le temps qu’il me faut pour quitter Taksim et atteindre Bebek, où je travaille. En même temps que je quitte mes songes pour me réapproprier cette grande jungle, j’admire par la fenêtre le bouillonnement de Beşiktaş, les portes monumentales de Domabahçe, les façades du Cirağan Palace, les flots du Bosphore, les Yalı d’Arnavutköy. La tête collée à la fenêtre du bus, j’ai l’impression chaque jour de redécouvrir cette partie de la ville. Debout et serrée comme une sardine, chancelant au moindre coup de frein, on ne peut pas dire que je sois dans une position très confortable. Pourtant, c’est un des moments de la journée que je préfère.
Dans le bus, il y a souvent cet homme, différent chaque matin, qui est assis près de la porte de devant. Derrière son comptoir, il vend les billets dans le bus. Il fait souvent office de policier quand le bus est plein, en activant une sonnerie au bruit aigre, qui signifie : “Poussez vous jusqu’au fond du bus”. Parfois le bruit ne suffit pas, alors il y rajoute la voix, se lève, nous observe et pointe du doigt les premiers fautifs. “Monsieur, avancez, il y a de la place pour trois personnes à votre gauche”.
Le bus plein de monde dès son départ, il faudra faire preuve de ruse et de culot pour pouvoir s’y introduire si on l’attend à d’autres stations. Le plus simple est de passer par les portes de derrière, où l’on se fait violence pour pouvoir entrer. Quand le bus redémarre le folklore continue. Les gens du fond font passer leurs cartes et leurs akbil attachés à leur trousseaux de clés. Le tout circule de main en main jusqu’à la machine à oblitérer puis repart dans l’autre sens jusqu’aux propriétaires. Quand la monnaie circule, c’est un moment à ne pas manquer. Les pièces arrivent en vrac sur le comptoir, puis les gens hurlent ce qu’on doit leur rendre “iki yüz”, "beş yüz", on parle encore en ancienne livre turque et pour peu, on se croirait dans une vente aux enchères.
Ce matin, alors que le chauffeur invectivait un chauffard, un papi dans le bus a crié à tue-tête : “Allez, on va être en retard !”. Il y a aussi une chose que j’oublie de décrire, quand le chauffeur bus referme la porte trop tôt. Une personne se retrouve à moitié coincée ou ne peut pas descendre à l’arrêt voulu. On assiste dans ces cas là à un véritable esprit de solidarité, plusieurs passagers vont crier en coeur “Duuuuuur” (stop) ou encore “Kaptan, orta kapı !” (chauffeur, la porte du milieu !)
Vous ai-je aussi parlé du vendeur de moules farcies qui monte dans le bus avec son gros plateau à trépieds ? Ou du vendeur de sandwich ?
Non vraiment, il me faudrait des heures entières pour vous raconter ce folklore matinal qui ne cesse de me faire sourire et de me dépayser.