J’aurais pu finir comme Mr. Bones ou comme Croc Blanc mais le destin en a decidé autrement. Abandonné dans une forêt de Tarabya avec mes 8 frères et soeurs, j’ai été recueilli par un jeune homme avec toute ma smala dans un petit appartement où il y avait déjà un animal à quatre pattes.



On avait dit à mon nouveau maître français, venu me chercher quelques semaines plus tard, qu’avoir un chien était le meilleur moyen pour appâter les femmes, mais pur mensonge ! En Turquie, c’est le meilleur moyen de les éloigner. Ceux ou celles qui osent me caresser sont souvent des touristes, c’est malheureux à dire mais je fais peur à la plupart des habitants de la ville, pourtant je n’ai jamais mordu personne et j’adore les câlins. Quand les gens me voient, ils adoptent une gestuelle caricaturale.



Chacune de mes sorties fait rire mon maître, car c’est souvent les plus costauds qui changent de trottoir ou font des bonds de deux mètres quand je les frôle. Ces demoiselles sont encore plus comiques, elles poussent des cris perçants en me voyant comme si j'étais un monstre ou beuglent des “Of ya” à tout va. Du haut de mes 60 cm, tirant mon maître avec ma laisse, je suis devenu la terreur de Beyoğlu, moi Yakamoz, âgé de 6 mois.



Ce que j’aime par dessus tout lors de ma promenade matinale, c’est le vendeur de tickets de loterie et son acolyte le vendeur ambulant de sandwiches. Afin que je m’éloigne d’eux, ils me lancent chacun à leur tour, et ce chaque matin, une tranche de mortadelle et m’ordonnent ensuite de partir. Mon maître a beau leur dire de ne rien me donner, ils ne peuvent pas s’en empêcher, c’est devenu leurs frissons du matin.



Ce qui me désole le plus, c’est ce manque d’espace vert, je dois chaque jour marcher de longues minutes afin de trouver un parc dans lequel je puisse courir sans pour autant faire déguerpir les gens qui sont installés dans l'herbe. Les turcs ont souvent peur des chiens, même des tout petits tout mignons car on leur a parlé depuis leur tendre enfance de la rage des chiens errants. De même, à la campagne, les chiens qui gardent les maisons et les troupeaux sont vraiment impressionnants, on les appelle les Kangal. Mais heureusement, la Turquie compte de plus en plus d’animaux domestiques.



Moi, avec ma petite queue en tourbillon, je suis de la famille des Karabaş, et mon maître m’a donné le nom de Yakamoz (= reflet de la lune dans l'eau) car j’ai une grosse tache blanche sur la tête.
Quand je traverse Istiklal Caddesi, c’est pour moi un vrai calvaire. D’un côté, je vois tous ces gens qui ont peur de moi et qui maudissent mon maître alors que je n’ai même pas aboyé. D’un autre, mille et une odeurs me parviennent à la truffe : Sucuk ou agneau grillé excitent mes papilles.



Hier, le vétérinaire m’a dit que je prendrai encore 10 kilos : Je sens que je vais provoquer des sueurs froides dans les rues de Beyoğlu, moi qui dors étalé par terre, tel un gros loukoum toute la sainte journée, comme la plupart des chiens errants turcs. Je me demande si à cause des réactions emphatiques des gens, je ne vais pas devoir un jour quitter Istanbul, alors que les chats sont adulés partout...
Quelle vie de chien.