mercredi 5 novembre 2008
Küçükpazar
Par Marie-France, mercredi 5 novembre 2008 à 08:20 :: Istanbul
Elles se cachaient dans la pénombre, les cheveux recouverts d’un voile fin aux motifs fleuris, je ne sais plus comment je les ai aperçues tant elles étaient discrètes, à moitié dissimulées derrière l'opacité des rideaux d’une maison en bois. Ces deux grands-mères observaient leurs petits-enfants débraillés descendre les rues abruptes à califourchon sur des bouteilles en plastique, complétement aplaties.
Leurs regards trahissaient une certaine tristesse. Ces deux vieilles dames ne devaient pas ignorer qu’un siècle auparavant, ceux qui habitaient là faisaient parti de l’élite istanbuliote. Mais à présent, ce quartier est habité par des ménages modestes ou pauvres.
Les familles du quartier de Küçükpazar vivent ici leurs dernières années, peu à peu les habitants devront partir sous la pression de la municipalité qui rachète les m2 en échange de liasses de YTL. Toutes ces vieilles maisons en bois qui dominent la corne d’or seront rénovées d'ici les prochaines années, le quartier, qu'on se le dise, devra retrouver ses armoiries.
Situé en contrebas de la Mosquée de Süleymaniye, Küçükpazar est un de ces vieux districts d’Istanbul où le linge sèche en oscillant sur un fil dans les rues délabrées, où une maison sur deux part en friches, où l’on peut encore admirer l’architecture des vieux yalı.
La municipalité souhaite qu’Istanbul devienne un musée à ciel ouvert et s’efforce de sauvegarder les dernières empreintes de son passé : 2010 est un tournant à ne pas rater.
Mais un problème de taille se pose : Une fois rénové, qui habitera dans ce vieux quartier lifté, difficile d'accès, et sis au milieu des commerces populaires d'Eminönü ? Les riches familles ? Non, elles préféreront habiter dans des quartiers résidentiels ultra modernes. Les familles modestes alors ? Je crains que les loyers ne soient beaucoup trop élevés pour elles.
Bref, le pari urbain n'est pas gagné d'avance. Les familles qui habitent encore là emporteront assurément dans leurs derniers cartons ces éléments impalpables qu'on ne peut reproduire avec une truelle et quelques planches en bois : Une âme, les couleurs d'une vie et les rires et cris des enfants...

