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Du miel aux épices d'Istanbul...

vendredi 29 février 2008

Tout marche rien ne fonctionne

En Turquie, tout marche rien ne fonctionne. Ou peut-être est-ce l'inverse ? Voilà une expression inventée par Frédéric qui résume à merveille toutes ces petites anomalies quotidiennes. J’essaie de comprendre pourquoi les choses sont ainsi ici, mais après six années d’interrogation, l’énigme reste entière. Faut-il penser que l’abus de rakı en est la seule cause ? Ou bien faut-il parler de différences culturelles ? En attendant de trouver une réponse au pourquoi du comment, il faut se contenter de vivre avec...


Il fallait bien caser la mosquée... Ou l'immeuble ?!

Ainsi, en pénétrant dans mon appartement le soir, je dois tout d’abord m’allonger devant le palier de l’immeuble et raper mes coudes sur le sol afin d’y insérer la clé, car la serrure de la porte d’entrée ne se trouve pas à mi-hauteur mais tout en bas à gauche de la porte. Bref, si je ne m’étale pas de tout mon long par terre, alors c’est le torticolis qui m’attend à coup sûr. Une fois les étages montés, je rentre dans mon appartement et c’est le noir complet qui m’accueille. Il faut que je traverse la pièce afin de trouver l’interrupteur. Allez savoir pourquoi il se trouve à 10 kilomètres de la porte d’entrée, mystère. On rentre dans l’appartement par la porte, pas par les fenêtres : Le propriétaire de notre appartement aurait dû mettre l’électricien au courant, si ce n’est pas un comble tout ça ! Dans la chambre d’amis, il y a une prise électrique placée en bas derrière la porte, le seul endroit de la pièce trop étroit pour y glisser une lampe...
Quant à la prise de téléphone, elle se situe sur un mur certes, mais en hauteur (à 2 mètres). Pour l’atteindre, montez sur une échelle, composez le numéro de la main gauche, tenez le combiné de la main droite et surtout ne lachez pas l’échelle ! Comment ça vous n’avez pas trois bras ? Moi non plus... Ma famille comprendra pourquoi nous n’avons pas de ligne fixe à la maison, c’est une question de vie ou de mort.


Photo prise ce matin même dans le bus. Au premier plan, une affiche interdisant l'utilisation des téléphones portables et derrière (sur les poignées pour s'accrocher), de la pub pour télécharger des mélodies sur son portable.

Il y a des choses qui me dépassent, je ne dois pas avoir l’esprit assez tordu pour comprendre les us et les coutumes locaux. Je conçois seulement pourquoi les turcs sont maîtres en matière de copies car imaginez si, sur la même logique énumérée auparavant, ils devaient concevoir une voiture ? L’essuie-glace à l’intérieur du véhicule, le frein à main sur le capot, le coffre sous le siège avant.

Partant du principe que tout problème a une solution, les difficultés sont traitées à l’envers. On fait les choses sans trop se poser de question puis on voit. En cas de problème, on improvise. Ainsi, les rues sont continuellement en travaux à Istanbul. Un jour on pave, le lendemain on dépave pour installer des cables sous-terrains et le sur-lendemain on repave. Un jour on construit un immeuble et on finit la façade avec de belles mosaïques, un mois plus tard on se rend compte qu’on a oublié les trous pour les cables Tv et on est obligé de faire emboutir la belle façade neuve pour y faire des trous. N’aurait-on pas pu y penser avant ? Comme le dirait un de mes amis turcs, en France on pense six mois puis on réalise les travaux en quelques jours. En Turquie, on réalise les travaux en quelques jours puis on passe six mois voir plus à essayer de résoudre tous les problèmes.

En Turquie tout marche rien ne fonctionne. Toutes les villes sont alimentées en eau et en électricité mais les coupures sont fréquentes. A la maison, comme tous les turcs, nous avons toujours des bougies et des grosses bouteilles d’eau à portée de main. Quand l’eau est coupée et que vous êtes en train de pétrir une pâte à tarte les mains pleines de farine, ça peut servir !

Tout fonctionne sur cette base très orientale voir un peu anarchique. La dernière fois un ami m’a raconté que dans le quartier d’Etiler, ils ont changé le sens de la circulation sur une route dans la nuit sans prévenir personne. Le lendemain, de nombreux incidents se sont produits. Ils ont alors rechangé le sens de la circulation en provoquant de nouveaux accidents.
Quand vous faites le constat de ces petites anomalies illogiques, les turcs vous répondent « İşte, burası türkiye » (Et oui, c’est la Turquie ici). Que voulez-vous ensuite répondre à une remarque aussi pertinente ? Finalement, c'est sûrement grâce à cet illogisme, qui nous fait sourire des dizaines de fois par jour, qu'on s'attache beaucoup (trop) à ce pays.

mercredi 20 février 2008

Chroniques neigeuses

La neige à Istanbul, c’est comme une histoire d’amour.
Tout commence par une rencontre surprise, les débuts sont excitants, on s’avance vers l’inconnu. Dans la réalité, ça se traduit par : Oh les flocons tombent, que c’est beau, Hé ! regarde le Bosphore, Wahou, il faut absolument prendre une photo, etc.
Ensuite, la routine s’installe et ce qui était merveilleux au début commence à sortir de son écrin mirobolant. Nous prononçons alors des phrases du genre : Ah, non, il neige encore aujourd'hui, ou bien : Ça va être la galère pour aller travailler ou encore : J’ai les pieds gelés !
Et puis arrive la zizanie dans cette belle relation amoureuse. On sature, on n’en peut plus, on rêve de liberté et d’exotisme... On sort dans la rue, et, afin d’éviter un gros bloc de neige ou un stalactite prêts à nous tomber sur la tête, on fait un pas de trop et c’est la chute garantie le nez dans la neige grise. Le temps de la rupture est arrivé.



Après avoir savouré trois jours de neige, quand il a fallu que je descende ma rue hier à la tombée de la nuit, j'en suis arrivée tout naturellement à ce stade final qu'est la désunion. Le matin pourtant, c’était si réjouissant de sortir de mon immeuble et de découvrir une rue enneigée, puis quel bonheur d’entendre la neige se froisser sous chacun de mes pas. Le soir, la même rue en pente ne m’a plus du tout fait le même effet, la magie était rompue. Istanbul étant construite sur 7 collines, ça fait combien de rues inclinées selon vous ? Beaucoup trop ! Avant d’attaquer la pente, les deux mains encombrées de sacs remplis de courses alimentaires, il m'a fallu définir de toute urgence une stratégie de descente :
  1. Marcher sur le trottoir de gauche mais c’est du marbre ultra glissant,
  2. Marcher au milieu de la rue mais deux voitures y sont bloquées,
  3. Marcher sur le trottoir de droite, recouvert d’une énorme couche de glace.


J'ai finalement décidé de dévaler ma rue en zygzaguant de droite à gauche et de gauche à droite. Il fallait aussi composer avec les gens que je croisais. Je patinais, je glissais et je tâchais tant bien que mal de garder mon équilibre. Mais soudain, mes semelles de chaussures ont dérapé, j'ai réalisé quelques acrobaties chinoises pour tenter de me remettre droite mais ce fût la dégringolade. Bing bang boum, me voilà à terre, les fesses sur le sol glacé. Au passage j’ai entraîné avec moi, dans ma chute, un passant qui marchait à côté (il fallait bien que je m'accroche à quelque chose). Mon sac de légumes s’est étalé par terre, mes tomates et mes poireaux ont roulé jusqu’en bas de la rue. L’homme s'est redressé en m’envoyant un regard de marbre. Quel comportement adopter ? J'étais 100 % fautive.
  1. Soit je m’excusais en français ou en anglais, mais cet homme risquait de détester les étrangers sur plusieurs générations,
  2. Soit je lui adressais des excuses en turc, mais cet homme allait maudire toutes les femmes de son foyer le soir venant,
  3. Soit je partais en courant, mais un sprint sur la neige était-il possible ?


Je lui ai juste adressé un sourire de chien meurtri, l’homme s'est éloigné heureusement sans qu'un son ne sorte de sa bouche. J'ai ramassé mes sacs à provisions vides et j'ai continué ma descente endiablée. Arrivée devant la porte de mon immeuble, j'ai encore failli finir les quatre fers en l'air en ramassant mes légumes tant le sol était glissant.

Istanbul sous la neige est comme une histoire d’amour hollywoodienne à succès : suspense, action, cascades, passion, rancoeur, tout y est. Une histoire d’amour qui aurait comme épilogue :
Istanbul je t’aime... Et je te hais.

mercredi 13 février 2008

Sans pudibonderie

- Je mange un concombre, je m'excuse car j'ai faim : Je suis au régime.
Le chauffeur venait de m'adresser la parole tout sourire, alors qu'il grignotait son légume vert, quelques minutes avant de démarrer son bus. L'oeil amusé, j'étais prête à entendre la suite, car je me doutais bien que de me retrouver seule dans un bus de 60 places avec un homme turc et 30 minutes de trajet devant moi allait entraîner une vague d'échanges verbaux et grammaticaux.
J'essayais de deviner la question qui allait suivre. Ici, c'est souvent un enchaînement classique ; j’aurai sûrement le droit à Vous êtes d'où ? ou bien peut-être : Vous vivez en France ou en Turquie ? Hum, et pourquoi pas : Vous êtes en couple ? Il est turc ? Ou bien encore : Dans quel secteur travaillez-vous ? Au lieu de cela, le chauffeur me dit :
- A votre avis, j'ai besoin de perdre combien de kilos pour être bien ?
- Euh, un, deux... Répondis-je surprise.
- Non plus, me rétorqua-il en rigolant, devant autant de courtoisie française.
Ensuite les questions classiques suivirent à mon grand soulagement, ma théorie venait d'être encore une fois vérifée. Je répondis dans l'ordre : Française, en Turquie, oui, non français, construction navale.



Ensuite, il m'a raconté sa vie, sur fond de musique remixée de la Mer Noire. Je l'écoutais amusée me relater ses déboires amoureux, la jeune fille qui ne voulait pas de lui, son travail, et plusieurs fois il m'invita à donner mon avis. Croyez-vous qu'il me draguait ? Tout bon français vous dirait que oui. Tout bon turc vous dirait que non. Tout bon français vivant en Turquie vous dirait que les turcs parlent souvent sans pudeur. Non pas qu'ils vous accostent dans la rue sans arrêt, mais quand la promiscuité est de mise, ils sont capables de parler de la pluie et du beau temps autant que de leurs problèmes conjugaux.

Dernièrement, je dînais au restaurant avec des connaissances professionnelles. La jeune femme en face de moi commanda une petite salade de rien du tout. Le serveur lui conseilla alors quelques plats supplémentaires. Elle lui dit sans détour en faisant profiter la table entière : Je suis au régime. Il me semble que notre nature occidentale nous pousserait à dire : Je n'ai pas très faim plutôt que de faire partager à de purs inconnus nos choix diététiques. Un peu plus tard à table, elle me parlait de ses problèmes de menstruations comme si nous étions deux vieilles amies...



Ce manque de pudeur syntaxique me met souvent mal à l’aise. Quand vous n'y êtes pas habitués, ça choque un peu au début. D’autant plus qu’ici on prend tous les raccourcis. Ainsi, on peut entendre de vagues connaissances qui vous saluent dire sans aucune gêne : T'as pas grossi toi ? Même si on le pense tout haut, on le dit souvent tout bas en France, en se gardant d'être bienséant, question d'éducation, de politesse. Ici, non, on vous balance cela sans préavis comme on vous balancerait un uppercut en pleine mâchoire. Un dialogue où la pudibonderie perd le match par K.O. face à l'honnêteté.

Et dire qu’au temps de Byzance, on aimait la rhétorique... L’art de l’éloquence grecque aurait-il été remplacé par l’art de l’impudence turque ?

mercredi 6 février 2008

Grands enfants

Pour eux c’est un jeu, pour moi c’est un vrai cauchemar. Je les vois se courir les uns après les autres à toute vitesse, lever la main en l’air comme s’ils allaient se donner une herculéenne claque ottomane (osmanlı tokatı), ou encore se rouler par terre avec antipathie. Je m’arrête en plein milieu de la rue et les observe longuement, mes cinq doigts sur mon téléphone portable, toujours prête à sonner l’alerte au cas où ça tournerait mal. Mon corps se crispe, mon regard se focalise sur cette scène quasi-meurtrière.

Et puis comme par miracle arrive le premier signe de paix. Un des gaillards qui racle son blouson sur le bitume se met à sourire, ses comparses rigolent. Fin de l’acte II, la comédie bouffonne est terminée. Tout le monde se relève sans les applaudissements, il ne s’agissait que d’un jeu stupide et absurde...

Ainsi, les hommes turcs jouent la comédie sans arrêt, poussent des cris abominables et se fustigent pour rire. Ils passent leur temps à se taquiner, à se taper, à se pousser. Les hommes ici se font des farces dignes de Benny HILL, du matin jusqu’au soir et nous mordons trop facilement à l’hameçon. Ils mériteraient l’oscar masculin du meilleur acteur.


Vendeur de Pamuk Şekeri (barbe à papa)

Observez-les dans la rue et vous verrez en face de vous de grands enfants. C’est peut-être, finalement, ce qui fait leur force : Une partie d’eux a refusé de grandir. La cour d’école est incommensurable, elle se situe quelque part sous un arrêt de bus, ou bien sur le pont de Galata auprès des pêcheurs ou encore dans le local de votre épicier. Grâce à leurs galéjades, ils extériorisent tous leurs soucis. Une fois la pseudo-rixe terminée et les sourires retrouvés, leur vie d’adulte semble plus sereine. Ils se transforment alors en de bons pères de famille, en chauffeurs de taxi, en cadre supérieur ou en vendeurs de parapluies.

Ainsi, malgré les frayeurs qu’ils me font à chaque fois, je les pardonne volontiers. Je préfère les voir se bastonner comme deux frères avec sentimentalisme plutôt que de les voir se plaindre toute la sainte journée...