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Du miel aux épices d'Istanbul...

lundi 14 avril 2008

Psychanalyse des chauffeurs de taxi

Ils sont environ 18.000 à rouler jours et nuits sur le bitume d’Istanbul. Dans leurs voitures jaunes, les taksici (chauffeurs de taxi turcs) passent de longues heures, s’arrêtent dès qu’un piéton les héle et s’engorgent dans les bouchons infernaux. Jeunes ou bien retraités, moustachus ou mal rasés, habillés en costard-cravate ou en tee-shirt, mais qui se cachent derrière ces conducteurs? Freud aurait pu leur dédier un bouquin, dommage, il faut croire qu'il avait mieux à faire...



Le charmeur

Il est jeune et plutôt mignon, yeux de braise, regard malicieux. Il vous accueille avec bienveillance et vous observe tout le temps de la course dans son rétroviseur. Vous échangez quelques sourires complices, vous vous laissez charmer et oubliez le monde autour de vous. Il met un peu de musique pop comme pour mieux vous bercer. Puis, au bout de 10 minutes, quand vous reprenez vos esprits et que vous jetez un coup d’oeil au compteur, puis au paysage vous vous rendez compte qu’il y a quelque chose qui cloche. Et dire que sentiez que le coup de foudre n’était pas loin... C’est finalement le tonnerre qui vous guette ! Le chauffeur a fait un gros détour et la course va coûter trois fois plus que d’habitude. Vous rouspétez mais il s’excuse gentillement et vous explique, en prenant un air désolé, qu’il débute dans le métier. Il est tellement charmant que vous le pardonnez… Tout en vous faisant plumer.

Le fan de Michael schumarer

On raconte qu’il y a quelques années, le permis de conduire pouvait s’acheter en Turquie. Ce chauffeur devait sûrement faire parti du groupe. Depuis que la F1 est arrivée à Tuzla, ce chauffeur s'imagine en Michael Schumarer. Il démarre en trombe, accélère, décélère, slalome entre les voitures. A quoi servent les panneaux de signalisation ? Il vous répondra qu’ils ont seulement un but décoratif. Un passant traverse la rue, il fonce droit sur lui. Le feu passe au rouge ? Aucune différence. Pas de bol, il n’y pas de ceinture à l’arrière. Vous êtes propulsés de gauche à droite, puis de droite à gauche. Vous êtes crispés, vous serrez la machoire et les fesses tout en récitant vos dernières prières en faisant appel à tous les dieux qui vous passent par la tête. Finalement, vous arrivez à votre rendez-vous beaucoup plus tôt que prévu. Mais de quoi vous plaignez-vous puisque vous êtes en avance et, plus important, toujours en vie...

Le professeur

Justement vous pensiez perdre votre temps quand vous êtes montés dans ce taxi. Et le temps de nos jours : C’est précieux. Le taksici le sait d’ailleurs très bien, c’est pourquoi il a décidé de vous donner une leçon de turc. Soyez attentifs et retenez bien l’instruction qui va suivre. L’homme n’arrête pas de déglutir des nouveaux mots. Tiens, c’est bizarre, ce mot là, vous ne l’avez jamais entendu dans vos leçons de turc. Et celui-ci non plus. Vous regardez le chauffeur dans le rétroviseur et face à la couleur rouge-bleutée de son visage et aux gestes qu’il fait, vous en déduisez qu’il est plutôt nerveux. Cinq minutes à écouter ses proliférations, sa haine envers son prochain et vous voilà parfaitement bilingues en argot turc. Mais que se passe-t-il soudain ? Il donne un grand coup de frein et sort de son véhicule en trombe pour cogner sur un autre conducteur. Il ne manquait plus que ça, un cours d’art martial ! Il vaut mieux quitter la salle de classe avant qu'il ne soit trop tard... La prochaine fois, envisagez plutôt de prendre le bus.

Le bon père de famille

Moustachu, un peu enveloppé, cet homme là est une crème. Il sourit, vous montre les photos de ses deux enfants qui sont accrochées à portée de main. Il vous dit que l’un est en FAC, l’autre encore au lycée. Il vous parle de son épouse, de la maison qu’il a achetée à la campagne pour ses vieux jours. Il a de l’or dans les yeux quand il parle de sa famille. Son taxi est un veritable cocon où l’on se sent comme dans une bulle ouatée. Quand il s’arrête enfin pour vous faire descendre, vous regrettez d’être déjà arrivés à destination, mais il vous tend alors sa carte de visite. Cet homme ne le sait pas encore mais il a trouvé du boulot pour les vingt années à venir...

Le bavard

A peine assis sur la banquette arrière qu’il vous inonde d’un flot de paroles. Pourtant, il a bien vu que vous ne comprenez pas du tout ce qu’il vous dit, que vous êtes étrangers. Il arrête son véhicule et vous demande de monter devant. Pour parler c’est plus pratique. Il continue et veut vous faire prendre part à la conversation en laissant quelques blancs de temps en temps afin que vous en placiez une ou deux. Votre vocabulaire se réduit à “Hum” “oh” “hum hum” “tamam” avec quelques signes des yeux et de la tête. Si ça se trouve, il vous dit que les français sont tous stupides et prétentieux. Vous acquiescez encore. Il vous aura tellement saoulé que vous écourtez la course. Entre un moulin à paroles et quinze minutes de marche supplémentaire, le choix est vite fait...

Le collectionneur

Son véhicule ressemble à un musée, il y a des objets partout. On n’échappe pas au chien kitch en plastique qui remue tout seul la tête, aux néons bleus, à la boite en peau de léopard qui renferme un paquet de Kleenex, au ballon de foot miniature accroché au rétroviseur. Vous avez en quelques minutes un échantillon de ce à quoi ressemble son intérieur. Il y a tant à regarder qu’on ne s’ennuie pas le temps de la course. Son véhicule est en lui même un objet de collection. Il ne reste plus qu'à espérer que vous n'allez pas payer l'entrée de son musée ambulant en supplément du reste...

lundi 7 avril 2008

Kahve-ofis

Un après-midi de libre en semaine ? Un temps couvert dehors ? Envie d’aller voir quelques amis ? Sauf que zut, tout le monde est au boulot...
Que faire alors pour ne pas pléricliter sous le poids de la solitude ? Une seule solution : Rendre visite à ceux qui travaillent ! Dans les bureaux turcs, vous serez toujours bien reçus, le thé coulera à flot et les minutes que l’on pourra vous consacrer ne seront jamais comptées.


Café du quartier de Cihangir

En Turquie, quand un bureau est petit, on parle de butik-ofis, quand il est calme de meditasyon-ofis, aussi j’ai tout naturellement inventé le concept de kahve-ofis. Ne rigolez pas, vous n’imaginez même pas le nombre d’amis de mon patron ou de ses associés qui passent juste pour boire un verre. Sans rendez-vous et sans gêne, ils s’imposent. Parfois, ils passent même à l’heure de l’apéro ou du goûter les mains chargées de börek ou de baklava. Beaucoup de turcs finissent leurs journées de travail tard pour une seule et unique raison : les amis. Ces derniers sont comme des mantes religieuses, ils dévorent les minutes que vous pourrez passer à travailler, sans complexe. Et quand les discussions commencent, il n’y a plus de limites, les invités surprises peuvent rester des heures, parfois sans rien faire, justement parce qu’ils sont au chaud et qu’ils n’ont rien d’autre au programme. Les mettre dehors ? Non, impossible, honte à vous d’y avoir pensé ! L’invité tout comme le client est roi, même si ce dernier s'incruste…



Il n’y pas si longtemps de cela, un de ces faux clients-imposteurs m’a demandé un cappuccino, j’ai eu envie de lui rétorquer qu’ils en servaient de très bons au café d’en bas… et lui ai quand même servi un jus de chaussette (nescafé) dans nos plus belles tasses.

Il est vrai que si votre bureau se situe dans un coin perdu, vous serez les plus chanceux. Si par contre votre office est dans un quartier agréable, assurez vous d’embaucher quelqu’un qui tiendra la buvette, sinon vous passerez plus de temps dans la cuisine que dans votre bureau !

jeudi 3 avril 2008

Tête de turc

Je me demande, aujourd’hui encore, comment se fait-il que mes parents ne m’aient pas ramenée de force en France après toutes les horreurs qu’ils ont pu entendre à propos de la Turquie. J’avoue, j’avais pourtant fait fort à un moment en vivant dans une ville où je ne connaissais pratiquement personne, où je parlais à peine la langue du pays et en ayant un petit ami turc musulman...



Quand ma maman disait que sa fille vivait en Turquie, certaines personnes s’ébahissaient et la questionnaient naïvement : “Mais elle n’a pas peur ?” “Elle vit avec un turc ? Moi j’ai une amie qui était mariée avec un turc et ce dernier la battait….” Quant à mon père, on lui parlait des trafiquants de drogue, du port du voile forcé, et je ne sais plus trop quoi encore.

Des préjugés, des images de Midnight Express encrées dans la tête de tous les étrangers, des femmes turques voilées au journal TV, des convictions non fondées, des imbroglios depuis le 11 septembre : Tout ceci véhicule malheureusement une mauvaise image de la Turquie. Pourtant, ceux qui se sont déjà rendus ici savent très bien que la Turquie ne se résume pas qu’à cela. C’est aussi un peuple hospitalier, des églises qui côtoient des mosquées, des jeunes filles courtement vêtues qui se balladent dans la rue librement, des paradoxes à chaque coin de rue, ATATÜRK, l’attachement d’un people pour son pays et ses valeurs, des gens qui travaillent humblement sans pour autant se plaindre, des familles (trop) protectrices, des amitiés soudées...



J’ai conscience qu’Istanbul est une grande ville qui ne reflète pas forcément les mentalités extramuros, et que tout n’est pas idyllique non plus, comme partout ailleurs. Je n’ai jamais fait de tour dans les prisons aussi je ne pourrais vous dire ce qu’il s’y passe, je ne connais pas le nombre de femmes battues ou violées car tout comme les chiffres du SIDA, ce sont des chiffres noirs, qu’on cache. Je connais aussi l’article 301 qui menace la liberté d’expression et qui m’oblige parfois à faire de l’auto-censure sur ce blog. Rien n’est parfait, il y a beaucoup de choses à améliorer, mais n’est-ce pas le cas de la France ? Des Etats-Unis ? De l’Europe toute entière ?

Je reçois certains jours des emails où l’on me demande s’il est prudent d’emmener ses enfants à Istanbul, si c’est une ville d’insécurité. Et vous savez-quoi ? J'ai plutôt envie d'en pleurer que d'en rire.

Quand j’ai mis pour la première fois mes pieds en Turquie, je ne connaissais rien du pays. Je n’avais personne dans mon entourage qui y était allé. Je suis donc arrivée en "terrain neutre", et ce que je pense aujourd'hui de la Turquie ne m’a pas été inculqué par quiconque mais au contraire enseigné par ma propre expérience. J'ai posé mes valises en Turquie, parce qu’ici, je me sens bien, les gens sont polis, les jeunes se lèvent pour céder leur place dans le bus, on ne laisse jamais un touriste perdu regarder sa carte bien longtemps, on vous ramène les téléphones portables quand on les oublie dans un bus ou dans un taxi, la police est respectée, on ne voit pas beaucoup de gens qui dorment sous les ponts, on vous proposera toujours l’hospitalité, en cas de soucis vous pourrez compter sur des gens que vous connaissez à peine.



Je m'arrête là, la liste risquerait d'être longue...
Ce qui m'attriste le plus, c'est de savoir que les destructeurs de la Turquie n'ont, pour la plupart, jamais mis les pieds ici. Ils pensent que leur science infuse les autorise à fustiger un peuple qui ne demande qu'à être compris, qu'à être accepté.
Apprendre à aimer l'autre avec ses qualités, ses défauts et ses démons, ne devrait-il pas, pourtant, être le but d'une vie ?