Quand je l'ai vue entrer dans le dolmuş, vêtue d'un grand manteau beige et d'un béret en laine blanc, j'ai pensé "quelle classe". Ses cheveux avaient sûrement fricoté avec plus d'une cinquantaine de bigoudis mais semblaient être bouclés naturellement, ses ongles étaient recouverts de blanc nacré, son sourire rehaussé d'un rouge à lèvres brun orangé. Elle devait être âgée de plus de 65 ans et je me suis poussée contre la vitre pour qu'elle puisse prendre ses aises à côté de moi.



Soudain, elle a jeté un oeil devant elle et, en découvrant que le siège du conducteur était vide, a commencé à crier dans tout l'habitacle en acier : Nerede bu salak şoför ? (où est ce @%&* de chauffeur ?). J'avais passé une journée un peu monotone et grâce à cet énergumène, je sentais enfin la singularité me chatouiller. Muriel Barbery aurait-elle voyagé dernièrement en Turquie ? Car oui, les fesses un peu dodues qui frottaient aux coutures de mon jeans appartenaient sans aucun doute à la réincarnation de Renée, la protagoniste de l'élégance de l'hérisson, avec l'arrogance en prime.

Distinguée mais n'ayant pas sa langue dans sa poche, le béret blanc a vibré doucement quand le conducteur du dolmuş a pris sa place pour faire chauffer le moteur. "Alors, vous étiez où ? Ça fait déjà 5 minutes qu'on vous attend". Il s'agissait en fait de 55 secondes, mais personne n'a osé désavouer les paroles de ma voisine de banquette arrière. Si elle avait eu un sac rembourré, elle lui aurait certainement martelé le crâne avec. Le chauffeur s'est excusé, prenant l'attitude d'un enfant qu'on viendrait de gronder. Le taxi collectif jaune a démarré, le silence est revenu planer dans le véhicule.

Ces petites scènes de vie me donnent toujours le sourire, je suis constamment surprise d'entendre les commentaires que font les gens, à voix haute, dans les transports en commun ou dans les lieux publics en Turquie. Certaines phrases mériteraient qu'on les récolte dans un bêtisier. Parfois, les autres voyageurs s'en mêlent et les dialogues sont aussi philosophiques que dans un film de Woody Allen. Certains jours, les gens font l'autruche et se pouffent de rire le menton recroquevillé dans leurs écharpes. Quelque soit la scène à laquelle on assiste, une chose est sûre, ça ne manque jamais de substance....