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Du miel aux épices d'Istanbul...

mercredi 11 juin 2008

Şanlıurfa : La ville oasis



L’entrée dans cette ville ne peut pas être plus accueillante, une banderole signale aux nouveaux arrivants que chaque touriste est un ambassadeur. L’esprit d’hospitalité résonne donc dans toute la Turquie, jusqu’à la frontière de la Syrie.



Appelée autrefois Edesse, la ville d'Urfa s'est vue s'enrichir d'un adjectif qualificatif dans les années 80, faisant référence à sa victoire antérieure sur les français, devenant ainsi Şanlıurfa (Urfa la glorieuse). De nos jours, les turcs utilisent les deux noms pour qualifier la ville.



Nos premiers pas dans Şanlıurfa sont animés de curiosité et d'étonnement en voyant les vêtements et les coiffes des hommes et des femmes. On croise de tout, c'est un vrai melting-pot. Mais ce qui est le plus surprenant, c’est ce turban couleur lavande, aux motifs parfois floraux que les hommes portent autant que les femmes, mais qu'ils nouent différemment.



Cette couleur, liée à la spiritualité sur d'autres continents, si douce à côté des visages tanés et des regards sombres des locaux, a quelque chose de particulier. J’interroge Cemal, notre guide et l’enfant du pays, n'ayant jamais vu ce turban à Istanbul.



Il me raconte que ces foulards ont fait leur apparition il y a quelques années, et que le gouvernement s’en est inquiété. Une nouvelle ethnie, une secte ? La police mena l’enquête et se rendit compte que ces foulards venaient de Chine, ils étaient vendus si bon marché que les stocks ont vite été épuisés. Nous ne résistons pas à cet achat souvenir, que le vendeur ambulant nous noue à une vitesse éclair.



Nous formons un groupe au look bien “touriste” mais tant pis, ce foulard a un avantage incontestable : Il nous protège du soleil qui frappe sur nos têtes, alors que nous attaquons l’ascension de la colline pour atteindre la citadelle de la ville. Une fois arrivés au sommet de la colline de Damlacık, un beau panorama s’offre à nous et à la vue des maisons basses aux toits plats, nous avons l’impression de dominer une ville du Maghreb.


Au sommet, les deux célèbres colonnes, le légendaire trône de Nemrod

De l’autre côté de ce beau panorama, des gecekondu s'élèvent en nombre. Un mariage y est célébré, dans la rue les gens dansent en farandole avec leur coiffe couleur lavande, nous regardons quelques minutes ce spectacle improvisé en plein air et rempli de gaîté, avant de redescendre vers la ville et sa verdure.



Nous prenons ensuite place dans un café qui est installé à l’ombre dans le quartier de Gölbaşı. Mes amis commandent un thé, mais je préfère goûter au café local, le smyrna. La tasse est concave et le café digne des expressos italiens. Je bois avec appréhension, le goût est âpre, impossible de siroter ce breuvage amère.



Je rajoute en douce un sucre, chose que l’on ne fait normalement pas. Mais impossible d'en boire plus. Bariş m’indique que la tasse dans laquelle on sert ce café est normalement tellement ronde qu’on ne peut pas la poser sur la table. Il faut la garder en main, et quand le café est bu, il est de coutume de retourner la tasse sur la coupelle.



Nous nous dirigeons ensuite vers le complexe de Dergah ainsi que vers le Göl d’Urfa, peuplé de poissons aussi gros que des saumons d’élevage. Tous les gens sont accroupis et observent ces vertébrés aquatiques qui s’animent.


Carpes sacrées du bassin d'Abraham

Verdure, canaux, le quartier est magnifique, un vrai havre de paix qui porte en soi tant de légende... C’est à Urfa que naquit en effet le prophète Abraham, on peut d'ailleurs visiter la grotte où il est né dans le complexe de Dergah. Adam et Eve résidèrent aussi dans cette ville. Nous pénétrons ensuite dans l'enceinte de la mosquée d’Ulu Camii, datant du 12e siècle.


A dte, un jeune garçon paré de blanc pose avec sa famille, avant d’être circoncis

Nous passons quelques heures à Gölbaşı mais le ciel se couvre et une averse s’abat sur la ville. Dans un cas comme celui là, une seule solution pour ne pas se mouiller : S'infiltrer dans un bazar couvert. Foulards, épices, vêtements, le choix ne manque pas dans les différentes échoppes.



Nous craquons d'ailleurs pour beau tapis tissé dans la région, et repartirons avec dans nos valises après une bonne demi-heure de négociation et le déroulage d'une cinquantaine de tapis. Quoi de mieux que de finir la journée sur des éclaboussures de couleurs vives et... Une bonne dizaine de çay ?

vendredi 6 juin 2008

Du pois chiche au kebap


Pois chiche frais (qui s'achète dans les rues de Diyarbakır)

Découvrir une région, ce n’est pas seulement voir défiler des paysages, se faufiler dans quelques rues étroites ou encore visiter des vieilles pierres. C’est aussi humer les odeurs des bazars, caresser les noeuds d’un tapis ancien et se délecter de nouvelles saveurs.



Dans chaque ville, il faut se demander : Quels aliments cuisine-t-on le plus ? Quelle cuisson privilégie-t-on ? Quelles influences des autres cultures y-a-t-il ? Quelles épices servent à parfumer les köfte ? Tout cela en dit long sur l'histoire d'une ville. Ainsi, l’apprentissage des us et des coutumes locales peut se faire aussi devant une assiette bien garnie.



Dans le Sud-Est de la Turquie, nous n'avons pas dérogé à cette règle et en quatre jours, nous en avons mangé de bonnes choses. J’ai constaté trois différences par rapport à ce que l'on peut déguster à Istanbul :
- Les prix sont nettement moins chers,
- Même si vous demandez un plat non épicé (acısız) ça reste quand même épicé,
- Sur les tables des restaurants est disposée une bouteille de sauce à la grenade (Nar sos) qui permet d'agrémenter les salades.



Partout, il est possible de se restaurer avec des viandes grillées, une assiette de pilav, des lahmacun, des döner kebap : On reste quand même dans la gamme des plats turcs dits "classiques", bien que les épices qui parfument les mets soient différentes.


Urfa Kebabı et Beyti Kebap

A Urfa, il faut absolument goûter le kebap qui porte le nom de la ville (Urfa kebabı) et qui n’est pas épicé contrairement aux autres plats de la région. Un délice, surtout quand il est saupoudré de pistaches broyées.


A gauche le Künefe, à droite le Kadayıf

Pour les desserts, impossible de résister devant un künefe à base de fromage et de cheveux d’ange, qui se déguste chaud. Autre classique de la région, le kadayıf, aux pistaches ou aux noix, que l’on mange froid et qui est tout aussi rassasiant et sucré.

Après six années passées ici, la cuisine turque ne me lasse toujours pas, bien au contraire... Et n'oublions pas que la santé passe par l'assiette, et que la découverte d'un pays aussi ;)



Et vous, quelle est votre spécialité culinaire turque préférée ?

mardi 3 juin 2008

Diyarbakır, la noire



Si le destin nous a menés jusqu’à Diyarbakır, ce n’est sûrement pas pour ses pastèques - que l’on cultive dans la région et qui sont aussi volumineuses que délicieuses - mais plutôt pour retrouver notre ami Bariş, qui fait actuellement son service militaire dans le Sud-Est de la Turquie.



A vrai dire, je connais peu de turcs et d’étrangers qui se rendent à Diyarbakır pour y faire du tourisme, pourtant, nous y avons fait de belles découvertes. Tout comme Mardin et Hasankeyf, cette ville d’un million d’habitants en a vu des civilisations défiler au cours des siècles. Assyriens, Perses, Romains, Ottomans s’installèrent dans cette ville et y laissèrent quelques édifices en pierres tels que les remparts de la ville (5,7 km de long, 12 m de haut, 3 à 5 mètres de large), des églises, des mosquées ou encore des caravansarails.



Diyarbakır est aujourd’hui principalement habitée par des kurdes, qui y célèbrent chaque année, dans un climat de tension, le premier jour de l’an kurde en même temps que le premier jour du printemps (Newroz). Par rapport aux villes voisines, Diyarbakır a comme particularité la couleur de ses pierres, issues de l’éruption volcanique du Karacadağ. Les édifices de la ville, remparts y compris, ont ainsi la teinte sombre des basaltes, d’où le surnom de la "ville noire".


A droite, le lion attaquant le taureau qui est le symbole du jour de l'an Kurde (représentation de l'équinoxe du printemps, soleil occultant les Pléiades). Le tout est gravé sur l'enceinte de la mosquée d'Ulu.

La mosquée d'Ulu (Ulu Camii ou Grande Mosquée) a une architecture vraiment intéressante, puisqu'elle fût érigée en église (Mar Toma Kilisesi) avant d'être transformée en mosquée (en 639). C'est une des plus vieilles mosquées d'Anatolie, qui a dû être restaurée à plusieurs reprises.



A quelques pas de là se trouve le Han de Hasan Paşa. Un vrai havre de paix datant du 16e s. à l'intérieur duquel se mélangent artisans et cafés. Nous y rencontrons une jeune artiste kurde qui peint des objects en céramique et qui est venue d'Istanbul installer son petit commerce.



Au hasard d'une rue, nous pénétrons dans un très joli konak où toutes les pièces donnent accès sur une belle cour centrale. Il s'agit en fait de la maison du poéte Cahit Sıktı Tarancı qui a écrit le célèbre poème yaş otuz beş. La visite nous apprend que les femmes vivaient séparées des hommes, et que le konak était agencé selon les saisons d'été et d'hiver.



Avec Frédéric, nous nous perdons dans les rues étroites et pauvres de Diyarbakır, n'est-ce pas comme cela que l'on fait les plus belles découvertes et rencontres ? Nous passons devant une boulangerie et achetons du pain, puis plus loin au bakkal un peu de fromage.



Mehmet, le gérant de ce petit commerce nous improvise une table pour manger à l'arrière de sa boutique et il serait impoli de refuser de s'asseoir sur les petits tabourets qu'il dispose devant nous. Tout en dégustant notre déjeuner, nous observons avec curiosité les gens qui rentrent et qui sortent de cette petite épicerie de quartier.



En sortant des sentiers battus, nous apercevons des ruines qui dépassent d'une enceinte d'une habitation, nous poussons une porte à demi-fermée et sommes accueillis par quelques enfants.



Ils nous invitent à pénétrer dans ce lieu insolite, ils vivent sur les ruines d'une église dont ils connaissent l'histoire et les moindres recoins par coeur. Surp Giragos Ermeni Kilesi était un lieu de culte pour les arméniens catholiques.



Les arcades pointues, qui rappellent l'influence arabe, s'élèvent dans le ciel bleu et l'église comporte encore quelques secrets : Des croix gravées dans la pierre à quelques endroits, des couloirs étroits. Comment un tel monument peut-il être laissé à l'abandon ?



Nous voici un peu plus loin devant le minaret aux quatres pieds (Dört Ayaklı Mınare). Construit sous Kasım Han, cet édifice repose sur quatre colonnes, et il est construit en pierres blanches et noires. On raconte que si l'on passe sept fois sous ce minaret, notre rêve le plus cher se réalise.



A Diyarbakır, nous avons vu de nombreuses plaques, adossées aux murs, nous indiquant les efforts financiers réalisés par l'Union Européenne pour restaurer certains quartiers et monuments. Espérons que cette volonté se poursuive, car la Turquie n'a pas toujours su préserver les éclats de son passé. Il serait dommage que de telles splendeurs multiculturelles disparaissent à jamais...

* Photographies de Fred & moi

jeudi 29 mai 2008

Mardin, à la confluence des civilisations



Quelle ne fut pas ma déception en voyant se dessiner au loin la ville de Mardin. Au dessus des maisons anciennes construites en pierres calcaires, d’énormes antennes paraboliques ainsi que de longs cables électriques polluaient le paysage. Dommage, l’ensemble aurait pu être plus atypique mais la civilisation moderne a laissé une empreinte sur ces bâtisses de couleur miel dont on aurait largement pu se passer…



Quoiqu’il en soit, il nous fallait tout de même sillonner cette petite ville étagée et dominée par une citadelle qui date du 10e s. Celle-ci ne se visite malheureusement pas puisqu'elle est occupée par les militaires.


Citadelle de Mardin

Nous nous arrêtons tout proche de la statue d’ATATÜRK et commençons la découverte en se baladant au hasard. Nous passons devant le musée de Mardin (1895) ancien siège patriarcal catholique Assyrien. Nous traversons ensuite de petites rues étroites parsemées de commerces ainsi que des marchés où l'odeur des fruits et des légumes embaume l’atmosphère.



De ses 1200 m. d’altitude, Mardin a vu défiler de nombreuses civilisations depuis 1.800 av JC. Babyloniens, Mittaniens, Assyriens, Perses se sont tour à tour succédés… Voilà pourquoi on y trouve autant d’églises anciennes que de mosquées. Située sur la route de la soie, le trafic des cavanes y était autrefois dense. Les étoffes de Mardin, tissées sur place, étaient d’ailleurs réputées.


Minaret de la mosquée d'Ulu

Premier objectif des visites : Retrouver Zekeriya qui vient de terminer son service militaire et qui est de passage dans sa ville natale. Nous le rencontrons devant la mosquée d'Ulu (Ulu Camii, construite à l'époque Artikude, 12e s.) connue pour son minaret aux motifs particuliers. A l'intérieur, les gens se pressent pour admirer et prier devant un poil de la barbe du prophète.



L'enfant du pays nous entraîne ensuite jusqu'à l'église de la Vierge Marie (Meryem Ana Kilesi). Construite à la demande du Patriarche Antun SEMHERI en 1895, cette église catholique Assyrienne surprendra chaque visiteur. Les portes sont closes mais le gardien des lieux qui habite à côté nous les ouvre, la taille de la vieille clé est vraiment impressionnante.


Eglise Meryem Ana

Néons roses, coussins barriolés : Je n'ai jamais vu d'église datant du 19e s. aussi kitch. Avant de partir, le gardien veut nous vendre du vin mis en bouteille dans des bouteilles de Rakı. Est-ce bien catholique tout cela ?! Même à 20 km de la Syrie, la Turquie n'a pas fini de nous étonner...



Nous traversons quelques bazars, les épices flamboient dans de gros sacs. On trouve de tout en quantité, notamment ces grains verts (qui ressemblent à du poivre) avec lesquels les turcs font le café menengiç, proche du café turc mais plus corsé. Nous admirons aussi une belle madrasa entièrement rénovée (Zinciriye), le long de notre chemin.



Nous passons devant la poste, ancienne demeure de la famille SAHTANA (1890). Comme la plupart des bâtiments anciens de la ville, l'édifice a été rénové grâce à des fonds provenant de l'Union Européenne. De nombreuses pierres sont sculptées, la vue sur la plaine syrienne est superbe et mérite qu'on l'immortalise.



La nuit tombe déjà et nos estomacs crient famine. Zekeriya nous emmène dans un petit restaurant tout proche qui ne paie pas de mine et nous trouvons une table libre en plein air. Nous commandons de l'ayran (yaourt à boire salé) que l'on sert dans un bol et que l'on boit à la louche. Les viandes grillées et les kebap sont délicieux, mais il faut noter une différence notoire par rapport à la cuisine d'Istanbul, c'est beaucoup plus épicé !



A table, nous écoutons les anecdotes des deux enfants du pays, Cemal nous fait rire en affirmant que les employés de la mairie de Mardin sont des ânes. A prendre au sens propre, attention ! Les rues sont tellement étroites et pentues que le camion poubelle a du mal à s'introduire partout, aussi, la mairie emploie des ânes pour améliorer la propreté de la ville. On raconte qu'ils sont tous immatriculés et que l'un d'entre eux a même reçu un PV... Burası Türkiye.


Cemal, Bariş, Başak, moi, Fred et Zekeriya

A la fin de notre repas, nous quittons Mardin et Zekeriya après une dernière balade dans la ville. Nous admirons de loin les lumières, qui scintillent sur ce flanc calcaire, et sous lequel doivent être enfouis encore bien des trésors...

mardi 27 mai 2008

Monastère de Mor Hobel et Mor Abrohom



La région de Tur Abdin où se situe Mardin, Midyat et Şanlıurfa (anciennement appelée Edesse) est un lieu de pélerinage pour tous les chrétiens raccrochés à l’église syriaque. Il est écrit qu’Addai (Thaddaeus) disciple de St Thomas (apôtre) se soit rendu dans cette région de Haute Mésopotamie afin de populariser le christianisme.



Chrétiens persécutés, moines ascètes brulés : Les martyrs de Tur Abdin furent malheureusement nombreux au cours de l’histoire. De nos jours, il reste encore des vestiges religieux pour garder en mémoire que cette terre sacrée fût, pendant des siècles, le noyau du christianisme oriental.



Tel est le cas du Monastère de Mor Hobil et Mor Abrohom, construit au 5e. s à quelques kilomètres de Midyat par Abel et Abraham. On ne sait pas grand chose de ces deux moines, si ce n’est que leurs vies furent étrangement liées. Ils furent tous les deux enfouis dans ce monastère composé de deux parties : La nouvelle église (dédiée à Mor Abrohom) et la petite église (plus récente) ainsi que le monastère dédiés à Mor Hobil.



L’histoire de cet édifice religieux est comme les eaux du tigre : assez trouble. Qui a habité ce monastère au cours des siècles ? Quelles ont été ses transformations architecturales ? Le mystère reste entier. On sait cependant qu’il a été habité jusque dans les années 1910, puis détruit en partie par les militaires dans les années 1920. En 1990, suite à une vague de vandalisme, le monastère fut protégé grâce à l’édification d’une haute enceinte en pierres.



Dans les année 60, il y avait des dizaines de milliers de Syriaques dans la région. Ces derniers ont dû quitter leurs terres et leurs habitations afin d'émigrer vers l’ Europe ou vers d’autres régions de la Turquie. Cet exode massif est lié en grande partie aux terribles combats menées par l’armée turque contre les membres du PKK.



Ce monastère, témoin du passé houleux de la région, a été dernièrement admirablement bien restauré et reconstruit sur son ancien plan. La visite s’effectue par petits groupes, sous la vigilance du gardien des lieux.

vendredi 23 mai 2008

Midyat, un musée à ciel ouvert

Dès notre entrée dans ce village de Haute Mésopotamie, Başak met Frédéric en garde. Elle lui recommande de faire attention à son porte-monnaie, non pas qu’il y ait de nombreux pickpockets qui traînent dans les rues mais parce que Midyat est connu dans toute la région pour sa spécialité : L’argent, et plus précisémment les bijoux en filigrane (telkari).



Elle ne s'était pas trompée, la première rue dans laquelle nous pénétrons est bordée de boutiques de bijoux, et nous y passons tous quelques minutes pour remplir nos sacs de cadeaux. Le vendeur avec qui nous traitons porte une belle croix autour du cou, il est chrétien et fier de l’être. Il s’appelle Samuel mais sur sa carte d’identité est écrit un autre prénom, plus local.



Dans cette région, quatre langues se parlent : Le turc, le kurde, l’arabe et l’araméen. Les différentes communautés se côtoient sans conflit et se discernent souvent grâce à leurs coiffes, aussi variées en couleurs qu'en nouages.



Dans la rue, un enfant habillé chiquement vend des beignets gorgés de miel, à la vue des prix (25 kuruş l’unité) et de ses yeux charbons accompagnés d'un charmant sourire, je ne résiste pas à la tentation gourmande. Il m'enveloppe le tout dans un morceau de papier journal et je me régale de cette friandise si bon marché (0,12 centimes d'€).



Nous continuons notre route dans les rues de Midyat, en longeant les maison basses construites en pierres blanches et ocres. La plupart ont été restaurées, les portes sont peintes de différentes couleurs, j’ai l’impression de me promener dans le village d’Alaçatı, sept ans auparavant. Ici, les constructions de tailles importantes sont interdites, ce qui rend le tout préservé et typique ; Rien à voir avec les autres villages de Turquie sans âme et bétonnés de toutes parts.



Au dessus de la plupart des portes, des bouts de bois sont empilés. J’interroge Cemal sur ce fait, il m’explique que c’est pour empêcher les enfants de grimper sur les murs qui entourent les propriétés et pour éviter qu'ils ne se fassent mal en tombant. Nous parvenons devant une belle église syriaque, mais la porte est close.



Cemal tente de trouver la clé, il sonne chez les voisins, interroge les passants, personne ne nous donne la même version quant à l’heure d'ouverture de l'église, aussi nous poursuivons notre route, dans ce musée à ciel ouvert.



Nous arrivons devant un bâtiment magnifiquement rénové, la maison de Cevre Kültür evi (Maison de la culture et des traditions). Devant la porte, des enfants vendent des glaces et graines de pastèques grillées. Pour quelques kürüş là encore, on peut s'en remplir les poches sans scrupule.



Sur les murs, les noms et les numéros des rues sont peints, tout comme l’écriteau du Bakkal (épicier). Ce village est vraiment paisible mais les habitants assez pauvres, les enfants sont d'ailleurs nombreux dans les rues étroites et chaudes à jouer avec trois fois rien. Un pneu, un peu de sable, une petite roue en caoutchouc leur permettent de s’amuser et de rire avec allégresse. On est bien loin des enfants grandissant dans la modernité qui s’ennuient entourés de jeux électroniques, de livres et de jouets animés.



La région de Mardin et Midyat située proche de la frontière syrienne est appelée Tur Abdin (ou Tour Abdin) et signifie "la montagne des serviteurs de Dieu". Sur ces plateaux calcaires de Haute Mésopotamie vivaient autrefois (5e s.) plus de 90.000 moines syriaques répartis dans quelques centaines de Monastères. La plupart de ces édifices syriaques orthodoxes ont été détruits, mais quelques uns se visitent encore aujourd'hui.



Cemal nous tient d'ailleurs quelques propos au sujet du Monastère de Mor Abrohom et Mor Hobel situé à la sortie du village, aussi nous reprenons la route afin visiter ce joyau dont il nous parle, nouvellement restauré. Difficile cependant de laisser derrière nous ce beau village, son quartier chrétien, et les visages souriants et barbouillés des enfants. Il nous reste encore beaucoup à voir et à visiter, mais je sais déjà que Midyat est un des mes coups de coeur de notre voyage...

* Photos Fred et Marie-France

mardi 20 mai 2008

Hasankeyf, entre crue et pression



Nous pensions ne pas pouvoir dormir toute la nuit entière, car dès notre arrivée à Diyarbakır vers 17h, les klaxons résonnaient déjà à travers les remparts de la ville. L’équipe de foot de cette ville de 900.000 habitants allait jouer un match décisif et accéder peut être à la 1ére division. En nous réveillant vers 7h après une nuit calme de sommeil, nous savions déjà, sans avoir allumé la TV de la soirée, que le match était perdu...


Les raffineries de pétrole sont nombreuses dans la région

Cemal, notre chauffeur de taxi et guide, nous attendait avec nos amis Başak et Bariş de pieds fermes. La première journée allait être longue et était programmée depuis longtemps par nos hôtes. Nous devions être à Mardin avant la tombée de la nuit et traverser Batman afin de visiter aussi Hasankeyf et Midyat.



Dès la sortie de la ville, je constate avec tristesse que toutes les routes de Turquie se ressemblent. Des espaces vides ponctués de tours colorées plantées au milieu de nulle part. Nous traversons des villages qui semblent n’avoir aucun passé. Tous les bâtiments sont neufs, pas de maisons basses, mais où sont passées les empreintes de l’histoire ? La France a su préserver sa mémoire, la Turquie non. Entre peuples nomades, invasions, tremblements de terre et cette croyance populaire qui dit que vieux est synonyme de vétuste; de nombreux monuments et bâtiments anciens ont été détruits. Les villages n’ont aucune âme, on dirait des parcelles de ville greffées à la campagne.

En arrivant à Hasankeyf, me voilà finalement soulagée, il reste heureusement quelques sites anciens préservés en Turquie. Ce village me rappelle un peu la Cappadoce, avec ses maisons troglodytes et ses reliefs particuliers.



Nous montons en haut de la falaise calcaire où se dresse les ruines du Petit Palais, construit au 14e siècle. Nous dominons le tigre (dicle), l’ancien pont (12e s), et la vieille ville. De là, on peut aussi apercevoir un nid de cigognes (leylek) apposé en haut du minaret.



Difficile d’imaginer qu’Hasankeyf pourrait un jour disparaître sous les flots dans le cadre du GAP (Projet de l’Anatolie du Sud-est) avec la construction du nouveau barrage d’Ilisu. Depuis plusieurs années, ce projet fait couler beaucoup d’encre et attire de nombreux touristes, d’ailleurs l’allée principale qui permet d’accéder aux édifices anciens a perdu tout son caractère.



Les associations sont nombreuses à s’opposer à ce projet et font pression sur le gouvernement turc, même des stars populaires (tel que Tarkan) se sont ralliées à la cause. Il serait désolant de voir la mosquée d'Ulu, l'oeuvre la plus ancienne de la période des Ayyoubides (1325), sous laquelle ont été découvertes des citernes pouvant contenir plusieurs centaines de tonnes d'eau, engloutie sous les flots.



La citadelle (13e s), modifiée au fil des ans par les différents chefs kurdes, n'est qu'une ruine plantée au dessus de la colline à quelques mètres des pierres tombales. La porte de la citadelle est toujours visible, on raconte que les habitants d'Hasankeyf croyaient autrefois que cette porte était magique, une fois franchie, tous les malheurs restaient extra-muros. Le mauvais sort ne passait pas la porte sacrée.



La chaleur est dense sur la falaise, la descente vers le parking se fait doucement, les pierres sont glissantes. Il est temps de continuer notre route vers Midyat en espérant pouvoir, un jour, revenir contempler la vallée du tigre et admirer les derniers fragments de son passé...

Frontaliers

La Syrie était si proche qu'on en captait les réseaux téléphoniques. De Diyarbakır à Mardin, en passant par Hasankeyf et Midyat, la Turquie présente encore un nouveau visage où les diverses communautés se côtoient en jonglant entre les langues.



L'architecture des habitations, les vêtements, les coiffes des hommes et des femmes nous donnent l'impression de voyager extra-muros. Mais la gentillesse des ethnies locales, les faciès des gens et les épices à köfte qui fleurissent dans les bazars nous rappellent que l'on est encore en Turquie.

L'appareil photo greffé à la main, nous venons de passer quatre jours dans le Sud-Est de la Turquie, région où le thermomètre attend les 50 degrés en été.


Başak, Bariş, Fred et moi dans le monastère de Deyrulzafaran.

Récit et photos à suivre dans les prochains jours...